Moi, Linda, 38 ans, sans enfant

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Linda On me demande souvent pourquoi je n’ai pas d’enfant, si c’est un choix de ma part ou si cela m’a été imposé. La question en elle-même ne me gêne pas, il est tout à fait normal de se demander pourquoi quelqu’un vit différemment de la majorité des gens.

J’y réponds que je ne suis pas satisfaite de la société dans laquelle j’évolue,  encore moins du monde actuel et que par conséquent je ne souhaite pas imposer cette existence là à un innocent n’ayant pas demandé à s’y retrouver confronté. Et j’ajoute que cette décision ne me fait pas souffrir et que nous sommes déjà beaucoup trop nombreux sur cette planète. En fait ce qui me gêne ce sont les nombreux aprioris qui sans cesse s’expriment dans la bouche des gens. Il y a tellement de préjugés à combattre sur le non désir d’enfant. Non je n’ai pas subi de traumatismes, non je n’ai pas eu une enfance malheureuse, non ma mère n’a pas été trop étouffante ou trop absente,  non mes parents n’ont pas divorcé et oui, j’aime les enfants. Je suis bien consciente que mes raisons sont complexes à faire comprendre, il serait plus simple d’évoquer un métier difficilement compatible avec la vie de famille par exemple. Et pourtant, mon choix  s’appuie sur des valeurs morales qui sont connues de tous : l’empathie, le respect, la sagesse et l’altruisme notamment.

Avoir un enfant devrait être un choix, tout autant que de ne pas en avoir, et non le résultat d’un conditionnement. D’ailleurs, quand on me pose la question je demande souvent en retour pourquoi  cette personne a des enfants. Une femme peut choisir de ne pas en avoir, de même une femme peut choisir de ne pas en avoir trois ou quatre simplement parce que dans sa famille « c’est ainsi, je viens d’une famille nombreuse » ou que sa religion lui impose de ne pas utiliser de contraceptif, ni d’avorter.

Pour parler plus avant de mon absence de désir d’enfant, il me faut forcément parler de mon enfance pour comprendre celle que je suis devenue.

 J’ai toujours eu, d’aussi loin que je me souvienne une forte conscience de mon environnement, de la détresse et de la souffrance, comme de l’amour et du partage, en France comme loin de chez moi. Besoin de voir le monde comme il est, et besoin perpétuel de savoir, de comprendre, de remettre en question les cultures, les religions, les modes de vies. De mon enfance, je me souviens du premier journal télévisé que j’ai vu, avec cette accumulation de désastres, de conflits, et la famine en Afrique… un choc. J’ai toujours en tête l’image de ces enfants squelettiques avec le ventre déformé. Je me souviens à 10 ans avoir vu derrière un cirque un dresseur frapper un animal avec tellement de rage dans ses yeux que je n’ai jamais oublié son regard. Je me souviens de mon meilleur ami d’origine portugaise que mes camarades de primaire maltraitaient régulièrement et je me souviens de la famille qui habitait juste en face de chez moi, qui battait régulièrement leur quatre enfants. Et puis, je me souviens aussi du plaisir que j’avais à m’occuper des bébés et jeunes enfants que je retrouvais chez moi lorsque je rentrais de l’école, ma mère étant à l’époque assistante maternelle. C’était mon moment préféré de la journée, les yeux plein d’amour et de confiance des bébés, la façon dont ils tendaient leurs petits bras potelés à mon encontre et les rires des enfants,  du baume au cœur. J’ai toujours pris beaucoup de plaisir à m’occuper d’enfants, d’ailleurs je souhaitais à l’époque enseigner aux enfants, l’un des plus beaux métiers au monde.

Alors pourquoi décider de m’en priver ? C’est ce contraste entre les horreurs perpétrées par les humains devenus adultes et l’innocente beauté et fragilité des enfants qui m’a toujours perturbé. Je suis devenue une jeune femme militant pour le respect de la planète et pour celui des hommes et des animaux, ce qui n’a fait qu’entretenir et renforcer ma vision plutôt lucide de l’être humain, et je me suis rapidement sentie en décalage avec la société. Je savais avant d’atteindre ma majorité que je ne suivrai pas le parcours classique imposé. Le mariage est la première institution que j’ai écartée. Cela ne correspond absolument pas à ma conception de l’amour, qui à mes yeux est une question d’ordre privé entre des personnes qui s’aiment et certainement pas une affaire qui regarde l’Etat et encore moins l’église, deuxième institution que j’ai laissée sur le chemin me menant à l’âge adulte. L’idée que mon père puisse me prendre par la main pour me donner à un autre homme comme une marchandise m’était insupportable du haut de mes quinze ans.  Aujourd’hui bien sûr je suis consciente que cela va beaucoup plus loin que ce geste, pourtant au combien symbolique, le rôle de la femme reste encore et toujours défini  par une structure familiale composée d’un mari et d’enfants.

J’ai choisi de ne pas avoir d’enfant parce qu’il me faut la certitude de pouvoir lui apporter tout ce dont il a besoin et de lui offrir un cadre de vie décent.  Or ce cadre de vie n’existe pas, la société actuelle, le monde autour de moi ne sont pas à la hauteur de cet enfant. Il  ne peut y avoir sur ce point de demi-teinte à mes yeux, sa vie devrait être la plus heureuse possible ou ne pas être. Je ne me suis jamais sentie la force de porter la responsabilité d’amener un innocent sur cette terre et de lui imposer une vie qui sera probablement encore plus difficile que ne l’est la mienne, tellement éloignée de celle  que je lui souhaiterais. Il y a donc aussi une certaine peur, peur de ne pas réussir à le rendre heureux, peur qu’un jour cet enfant souffre et que je ne puisse rien y faire.

Ce n’est en aucun cas un choix égoïste comme beaucoup semblent le croire, bien au contraire je pense à mon enfant avant moi-même, ma vie n’est pas assez stable pour lui offrir ce dont il aura besoin, trop d’incertitudes sur mon couple, sur mes moyens financiers, trop d’instabilité tout court. Ce choix est le fruit de mes réflexions, en gardant toujours en tête le bien-être de l’enfant avant le mien. Ce sont les mêmes sentiments qui font que je milite pour le droit de toute femme à interrompre sa grossesse, que je souhaiterais que les moyens de contraception soient plus accessibles et qui me font m’indigner contre les familles nombreuses et les conséquences que cela entraîne régulièrement sur les enfants.

Aujourd’hui j’ai 38 ans, ce choix m’a-t-il rendu malheureuse ou plus épanouie ? A-t-il compliqué ma vie ou pas ? Oui, bien sûr qu’il l’a compliquée. A partir du moment où vous ne suivez pas les traditions et l’ordre social établi, tout devient plus compliqué. Dans le monde du travail par exemple, vous devez convaincre que non, même à 28 ans, à 30 ans, à 35 ans, et encore à 38 ans, vous ne partirez pas en congé maternité après votre embauche. J’en suis arrivée à mentionner les enfants de mon compagnon pour clore le débat lors des entretiens. 

Le regard et surtout le jugement des autres est également très présent. Il n’est absolument pas pesant pour moi puisque je suis toujours très à l’aise avec mes différences, comme avec celles des autres par ailleurs, donc je ne ressens pas cette pression sociale. C’est ma force je le sais car elle est belle et bien présente cette pression, les couples autour de moi n'arrivent pas à concevoir que leur schéma de vie ne corresponde pas au mien ; on m’a ainsi accusé d’égoïsme, d’être superficielle, anormale, insensible, volage… En réponse, je n’ai de cesse de prôner  la tolérance et l’ouverture d’esprit, deux valeurs précieuses à mon cœur, cela me permet d’ailleurs de rebondir sur d’autres thèmes souffrant d’aprioris, comme l’adoption, l’homosexualité, les femmes carriéristes etc….

Et les hommes dans tout cela ? Sujet plus délicat bien sûr. Si l’avis et le regard des gens autour de moi m’importe peu je ne vais pas vous mentir sur celui qu’ont porté sur moi les hommes ayant croisé ma route amoureuse, ces regards-là m’ont bien souvent blessée. Lorsque vous débutez une histoire d’amour et que vous expliquez que vous ne souhaitez ni vous marier ni avoir d’enfants, vous voyez le visage de votre amoureux changer et, avec cela, sa manière de vous considérer. Et cela fait mal. C’est un peu comme si vous perdiez votre féminité d’un coup, à leurs yeux, vous n’êtes plus une vraie femme. Certains hommes m’ont regardée avec pitié, d’autres se sont montrés scandalisés par tant d’égoïsme de ma part : de quel droit refusais-je de porter leur nom et leur progéniture ? Parfois vous perdez tout intérêt aux yeux d’un homme en une seule phrase. Pour d’autres, vous devenez au contraire un objet de fantasme convoité, mais pas forcément une femme avec qui l’on décide de parcourir un bout de chemin, pas celle avec qui l’on fait des projets. Et pourtant, une femme n’est pas un simple incubateur, aucun homme ne devrait me réduire à une éventuelle porteuse de son enfant. Pas plus d’ailleurs qu’une femme ne devrait envisager un homme comme un simple géniteur. Oui je peux donner la vie, mais je peux aussi ne pas la donner.

Suis-je malheureuse ou épanouie ? Ne pas avoir d’enfant ne me rend absolument pas malheureuse, je suis en paix avec moi-même, épanouie je le suis à travers d’autres fondements de ma vie actuelle. Ce qui est certain, c’est que je me sens libre, que je ne vis pas le stress et la peur au quotidien de ce qui pourrait arriver de mal à mon enfant, que j’ai beaucoup plus de temps à accorder à mes combats, à mes passions et à mes proches.

Il paraît qu’à quarante ans une horloge faisant tic tac se met en route dans le corps de la femme pour lui rappeler que c’est maintenant ou jamais. Combien de femmes m’ont chanté ce refrain. En ce cas, on se donne rendez vous dans deux ans pour faire le point ?

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